Entretien avec le Directeur de l'Ecole Vinet
vendredi 23 avril 2004 à 18:54 :: Au jour le jour :: #7 :: rss
Maurice Randrianarivo , Directeur de l'Ecole Vinet
"Si nous nous replions sur nous-même nous allons toujours rester médiocre..."
Mr Maurice Randrianarivo a pris ses fonctions en 2000 après avoir assisté pendant 10 ans le pasteur Andriamahazosoa Ammi en tant que censeur (directeur adjoint). Marié, sans enfant, il vit à Ambohimalaza et est membre du conseil d'administration de l'école, du comité organisateur du centenaire, et récemment élu président de la commision Finances de la commune d'Ambohimalaza.
NB: La diffusion de cette photo extraite de la vidéo du reportage effectué par le Lycée Jean Monet dans les Yvelines avec l'association Recyclique lors de la mise en place du département informatique en 2001, nous a été aimablement accordée par Mr Hugues Philippart animateur de l'Atelier Multimédia du lycée. Cliquez ici si vous souhaitez voir la vidéo dans son intégralité (26mn, clip vidéo Mpeg, 320 x 240) et sélectionnez High-tech vazaha.
Pourriez-vous nous rappeler brièvement l'effectif du corps enseignant actuel?
Nous avons actuellement 40 professeurs dont 10 pour l'école primaire et 30 pour le collège et le lycée. 12 professeurs sur 30 de l'école secondaire sont des vacataires. L'école primaire est fréquentée par environ 214 élèves, celle du secondaire 298.
Ces 512 élèves sont-ils tous regroupés sur le site de l'école?
Comme beaucoup d'écoles à Madagascar, pour l'organisation des cours avec les salles de classe, nous devons jongler pour pouvoir offrir à chacun de nos élèves une éducation appropriée. En effet, l'insuffisance de salles nous a contraints à délocaliser nos classes préscolaires (56 enfants) à l'ancien foyer de l'école près du temple et à mélanger par moment les classes de 1ère littéraire et de 1ère scientifique. Vous pouvez tout de suite imaginer la difficulté pour un élève de section littéraire de devoir suivre les cours de maths ou de physique de la section scientifique. Notre objectif est, dès que le nouveau bâtiment scolaire sera prêt, d'abord de regrouper les deux classes de maternelle sur le site de l'école, ensuite d'attribuer une salle de classe par section afin d'éviter le mélange cité précédemment.
Pouvez-vous nous dire en quelques mots les objectifs de l'école?
Notre objectif annuel est d'améliorer les résultats scolaires et la qualité de l'enseignement. La réussite de ces objectifs dépend en grande partie de l'environnement scolaire et extra-scolaire de l'enfant. En effet, comment peut-on exiger un meilleur résultat d'un élève qui a le ventre creux, qui parcourt des kilomètres pieds nus et qui de surcroit doit souvent s'absenter pour des problèmes familiaux(assister les parents dans les travaux des champs, babysitting, lessive etc...)?
Quant à nos objectifs à moyen et à long terme, outre la construction du nouveau bâtiment scolaire et la réhabilitation de l'ancien (ex-La Poste), le prêt de livre scolaire en début d'année, l'augmentation du nombre d'élèves pouvant déjeuner à la cantine, la création d'un espace de jeu pour les enfants des classes maternelles, nous souhaitons également développer les activités parascolaires et en particulier les activités sportives et musicales pour inciter indirectement les enfants à venir rejoindre l'école .
Existe-t-il un système de restauration scolaire à l'école?
Deux évènements ont marqué la création de la cantine scolaire.
Le premier, c'est tous les lundis matins lorsque nous procédons à la levée de drapeau national dans la cour de l'école avec tous les élèves. Nous avons constaté pendant cette période que certains ont des malaises, et dès que nous leur avons donné un peu d'eau sucrée, ils ont repris des couleurs.
Le second, c'est à l'heure du déjeuner. Nous avons constaté que bons nombres de nos élèves se contentent d'un bol de café avant de reprendre les cours. L'après-midi, ils sont tellement faibles qu'ils dorment en classe.
Nous avons commencé à mettre en place un système de cantine scolaire avec une participation modique de l'élève à 0,05 euro(1000 Fmg) et nous avons autorisé à déjeuner même ceux qui sont domiciliés à proximité de l'école car nous avons constaté qu'ils ont les mêmes difficultés que les autres. Notons que les élèves déjeunent dans la cour de l'école car aucun local n'est prévu à cet effet jusqu'à présent.
Pensez-vous qu'une diminution du tarif actuel de 0,10 euro(~1000 Fmg) augmentera le nombre d'élèves fréquentant la cantine?
Rappelons que le coût de revient d'un repas est de 0,35 euro(~3500Fmg). L'élève participe à hauteur de 30%, le reste est à la charge de l'école. Nous estimons actuellement que si le tarif de 0,10 euro diminue, 200 à 300 élèves par jour pourront déjeuner quotidiennement à la cantine au lieu des 100 actuels. J'aimerais préciser qu'environ 50% de nos élèves ne prennent que deux repas par jour : le matin et le soir. Réduire le prix d'un repas à la cantine faciliterait la prise d'un troisième repas qui les aidera à tenir toute la journée et à suivre correctement leur scolarité.
Quand le nouveau bâtiment sera prêt, serait-il envisageable de transformer une salle de l'ancien bâtiment en réfectoire pour que les enfants cessent de manger dans la cour de l'école?
Je vous rappelle que les salles de classe de l'ancien bâtiment ont été conçues pour contenir 40 élèves tout au plus. Actuellement, nous avons en moyenne 100 élèves par jour qui mangent à la cantine. Cela revient à fusionner au moins 3 salles de classe de l'ancien bâtiment qui n'en contient que 7 au total. Nous devons d'abord attribuer la priorité à l'éducation puisque c'est la vocation première de l'école même si la restauration scolaire est indissociable de celle-ci puisqu'avec un ventre creux, comme c'est souvent le cas, les enfants ont des difficultés à suivre l'enseignement avec un niveau suffisant de concentration. Notre priorité première comme nous l'avons signalé dans la question précédente est de transférer sur notre site les deux classes de maternelle et d'attribuer une salle pour chaque classe de 1ère suivant leur section. Toutes ces classes seront dans l'ancien bâtiment réhabilité. Quant au nouveau bâtiment, chaque salle est déjà attribuée à une classe, et en outre nous avons envisagé de transférer notre CDI actuel dans une grande salle de ce bâtiment. En effet ce CDI a été initialement prévu pour 40 élèves mais ces derniers temps nous avons constaté une croissance importante de l'affluence qu'il devient de plus en plus difficile d'accueillir tous les élèves souhaitant y accéder, ce qui est en soi une bonne chose.
Donc si j'ai bien compris, transformer l'ancien CDI en réfectoire est hors de question à ce jour?
En effet. La capacité du CDI est limitée à 40 élèves. Il serait en tout état de cause insuffisant pour accueillir environ 100 élèves par jour sans compter les professeurs.
Outre la cantine scolaire, qu'est-ce que vous aimeriez améliorer à l'école?
Avant d'énumérer nos autres objectifs, j'aimerais rappeler nos réalisations. L'équipe éducative de l'école a estimé à juste titre que les activités parascolaires sont aussi importantes que l'enseignement général. Nous avons donc créé à ce propos divers clubs dans le domaine artistique dont la chorale, le théâtre, l'apprentissage de l'instrument de musique traditionnel "valiha" et sportif dont le karaté. Les enfants choisissent librement l'activité parascolaire qui leur conviennent. Beaucoup veulent apprendre à jouer d'un instrument de musique mais nous devons restreindre les demandes car nous disposons d'un nombre très limité d'instruments de musique. Le sport comme la musique est une activité parascolaire que nous aimerions également promouvoir au sein de l'établissement. L'école dispose d'un terrain de basket-ball et de hand-ball en terres battues. L'amélioration de nos infrastructures sportives et en particulier de ces terrains de sport est donc aussi une de nos priorités. Quant à l'enseignement proprement dit, nos principaux besoins concernent l'absence de livres scolaires scientifiques (maths, physique, chimie, sciences de la vie et de la terre) pour les collégiens et les lycéens. Si nous en possédions, nous aimerions pouvoir instaurer un système de prêt annuel c'est-à-dire les distribuer aux élèves au début de l'année scolaire en octobre et les récupérer à la fin de l'année en mai moyennant une participation symbolique. Ces livres seront leurs outils de travail quotidien en classe et à la maison. Nous avons reçu dans les années précédentes des dons de livres scolaires d'histoire, de géographie, et de français correspondants au programme scolaire français, mais ils sont inadéquats pour le programme scolaire malgache.
Quel est le taux d'absentéisme actuel de l'école?
Avant de vous donner les chiffres concernant l'absentéisme, j'aimerais souligner qu'étant donnée la fragilité de la structure médicale dû à un coût des soins de plus en plus élevé, la mauvaise nutrition des élèves, il est surprenant de constater qu'il y a moins d'absence liée à des raisons de santé que celle liée à des raisons familiales ou personnelles. Le taux d'absentéisme actuel est donc selon nos estimations d'environ 10%.
Pouvez-vous nous citer un exemple d'absentéisme de raisons personnelles?
Je vous rappelle que l'école Vinet est une école rurale. Environ 50% de nos élèves sont pieds nus, et un nombre important d'enfants n'ont pas de vêtements de rechange. Lors du jour de lessive familiale, ils s'abstiennent de venir en classe.
Avez-vous d'autre sujet que vous aimeriez partager avec nos lecteurs?
J'aimerais évoquer ici le cas du dispensaire géré par l'école et qui témoigne de l'oeuvre sociale de l'établissement dans la commune. Le temple protestant FJKM d'Ambohimalaza gérait auparavant son dispensaire, l'école avait sa propre infirmerie. Le temple ayant eu dû des difficultés de gestion, l'infirmerie scolaire et le dispensaire ont fusionné pour former un dispensaire unique géré par l'école. Néanmoins le temple continue de subventionner les frais de consultation, des soins médicaux et des médicaments afin qu'un grand nombre de la population puisse y accéder. Quant aux élèves, ils paient 50% du tarif normal. Ce dispensaire animé par un médecin (Mr Andriamahenina) et une aide-soignante, est fréquenté par environ 10 à 20 patients par jour.
En conclusion, que devons-nous retenir de cet entretien?
Jusqu'à présent, les écolages sont la principale source de financement du budget de fonctionnement de l'école. Comme nous l'avons évoqué ci-dessus, l'école initie et réalise de nombreuses actions qui améliorent les conditions générales de la scolarité et indirectement la vie de la communauté et du village même si leurs portées sont encore limitées.
Sur le plan scolaire et parascolaire :
- Nous aimerions pouvoir prêter des livres scolaires scientifiques pour nos élèves de l'école secondaire servant de support à la fois en classe et à la maison. Al'heure actuelle, nous n'en avons aucun à mettre à la disposition de nos élèves.
Sur le plan médical :
- Concernant le dispensaire, nous souhaitons pouvoir délivrer les médicaments prescrits par le médecin mais nos stocks sont souvent insuffisants pour satisfaire les demandes et en particulier ceux d'antibiotiques, de vitamines et de médicaments contre le paludisme que nos patients doivent se procurer en pharmacie de ville s'ils ont les moyens, sinon ils soignent leur mal "en patience".
Sur le plan personnel :
- Nous aimerions pouvoir augmenter le nombre d'élèves pouvant déjeuner à l'école, mais nos subventions ont atteint la limite de nos possibilités même si grâce à certaines aides, nous avons pu commencer à mettre en place un système de bourse d'études qui finance la scolarité et la restauration annuelles de quelques élèves. Nous souhaitons toutefois que tous les élèves puissent mener dans de bonnes conditions leur scolarité jusqu'à terme. Nous vous rappelons qu'aider un enfant à avoir un déjeuner et assurer ses frais de scolarité coûte entre 4 et 6 € par mois selon sa classe.
Propos recueillis par Liva Razafindrahaba, le 22 avril 2004.